Corrélation n’est pas raison – commentaire sur l’article « Qui se ressemble, dans la vulnérabilité, s’assemble »
Commentaire sur l’article du Temps « Qui se ressemble, dans la vulnérabilité, s’assemble » du 10 janvier 2026.
Le vieil adage « qui se ressemble s’assemble » est bien connu et s’ancre dans l’observation empirique du fait que les médecins ont tendance à épouser des médecins, les enseignantes des enseignants, comme les pauvres convolent généralement avec des pauvres et les riches avec des riches. L’article du Temps du 10 janvier 2026, dont le titre est emprunté à l’adage précédemment cité, rapporte et illustre de témoignages locaux une « étude internationale de grande ampleur » dont les « résultats sans appel » et à la portée universelle auraient démontré que les personnes « atteintes de troubles mentaux ont fortement tendance à se mettre en couple avec des partenaires souffrant de mêmes maux » [1]. Jusqu’ici, rien de bien surprenant dans le fait que des personnes vivant les mêmes situations, faisant face aux mêmes expériences et recourant aux mêmes dispositifs institutionnels aient plus de chance que d’autres de se rencontrer. Telles sont d’ailleurs certaines des hypothèses rapportées par la journaliste du Temps pour expliquer cette « découverte ». Plus étonnantes et préoccupantes sont les conclusions et les implications qui en sont tirées : Les chercheur·euses à l’origine de l’étude plaideraient pour « un dépistage systématique du conjoint lors d’un diagnostic psychiatrique […] ». Bien qu’un appel à la prudence soit mentionné, c’est bien le spectre de la transmission génétique des maladies psychiques qui plane sur les résultats de cette recherche. Même si nous sommes soulagé·es d’apprendre qu’il n’est (pour l’instant) « pas question de stigmatiser davantage des personnes déjà fragiles en leur suggérant par exemple de ne pas avoir d’enfants ensemble sous prétexte de ce risque accru » [2].
Nous souhaitons réagir à cet article parce qu’il pose à notre avis des problèmes de méthode et véhicule une vision discriminatoire et réductrice des personnes en situation de handicap psychique.
Concernant la méthode, des informations fondamentales pour permettre aux lecteur·ices de contextualiser l’étude et de pouvoir en évaluer la portée et les limites manquent : De quelle(s) discipline(s) est issue cette étude ? A quelle(s) questions tente-t-elle de répondre et dans quels buts ? Quels sont les résultats validés ? La lecture de l’article original publié dans Nature Human Behaviour en août 2025 [3] et une rapide recherche nous apprennent que cette étude, financée par le National Institute of Health (NIH) américain, est menée par le Centre de neurosciences des populations et de génétique du Laureate Institute for Brain Research (Tulsa, USA) en collaboration avec un grand nombre d’équipes de chercheur·euses californiennes, taïwanaises et danoises, provenant de disciplines connexes. Les neurosciences des populations ont pour ambition « d’identifier les facteurs environnementaux et génétiques qui façonnent le fonctionnement et la structure du cerveau humain » [4]. Pour ce faire, elles mobilisent les outils et les connaissances de l’épidémiologie, de la génétique et des neurosciences cognitives. L’étude qui est relatée par l’article du Temps a soumis à l’analyse statistique une base de données dérivée du programme national d’assurance maladie unique de Taïwan qui couvre 99 % des 23 millions d’habitant·es de l’île. Sans entrer dans les détails de l’analyse, il s’agissait de croiser les données de 1997 à 2018 relatives à neufs diagnostics selon les codes de la Classification internationale des maladies – CIM (schizophrénie ; TDHA ; troubles anxieux ; TOC ; dépression ; autisme ; bipolarité ; abus de substance et anorexie mentale) avec les relations familiales déduites à partir dudit registre. Ces croisements ont montré des corrélations significatives entre le fait d’avoir un diagnostic inscrit dans son dossier d’assurance maladie et d’être en couple avec une personne qui a aussi un diagnostic inscrit dans son dossier, souvent le même. Ces résultats ont ensuite été comparés aux corrélations obtenues à partir d’une base de données danoise issue de registres similaires et aux résultats d’une étude suédoise au design équivalent. Une analyse transgénérationnelle des diagnostics présents dans les bases de données révèle un renforcement des corrélations entre les diagnostics et les liens de parenté. C’est à partir de ces résultats que les auteur·ices estiment avoir mis en évidence une transmission génétique des troubles psychiques accrue chez les couples dont les deux partenaires présentent un diagnostic psychiatrique.
Deux remarques conceptuelles viennent ici à l’esprit. Premièrement, une équivalence est faite entre avoir un diagnostic inscrit dans un dossier d’assurance, être atteint d’un trouble psychique et vivre en situation de handicap psychique. C’est-à-dire que l’état de « vulnérabilité psychique », pour reprendre les termes utilisés par la journaliste du Temps, est inféré à partir de données diagnostiques. L’inférence consiste à admettre une proposition en raison de son lien avec une proposition préalable tenue pour vraie. C’est un procédé habituel dans ce type d’étude mais qui laisse ici perplexe quand on sait à quel point les classifications des troubles psychiatriques, leur étiologie, leur stabilité comme leur universalité, font débat et sont controversées dans le milieu psy comme chez les personnes premières concernées [5].
Deuxièmement, les résultats présentés sont des corrélations, des mesures statistiques qui lient l’évolution linéaire de deux variables. Une corrélation permet seulement de constater que deux variables évoluent conjointement mais ne permet pas d’établir de lien de causalité entre l’évolution d’une variable et l’autre, ni même d’expliquer les raisons de ces évolutions conjointes. Des sites internet foisonnent d’exemples de corrélations fallacieuses comme, par exemple, celle parfaite entre la consommation de chocolat et le nombre de prix Nobel par pays [6]. Revenant à l’étude qui nous occupe, les raisons pour lesquelles les couples partagent un diagnostic psychiatrique, les liens de causalité biologiques ou sociaux comme les implications futures, notamment génétiques, sont au stade d’hypothèses.
Bien sûr, nous aimerions toutes et tous que les personnes en situation de handicap psychique soient atteintes de maladies dont l’origine biologique permette une intervention chimique, chirurgicale ou génique qui les guérissent définitivement. Mais nous savons aussi toutes et tous que cela est bien plus compliqué. Depuis que le président George W. Busch a décrété la décennie du cerveau en 1990, dont les investissements massifs dans les neurosciences devaient permettre d’élucider les bases neurales des maladies mentales, il faut reconnaître, 35 ans après, que ces promesses politiques et scientifiques n’ont pas été tenues. Les neurosciences, si elles apportent de nombreux savoirs qui précisent et affinent notre compréhension du cerveau, sont incapables à elles seules, d’expliquer les comportements humains. Autrement dit, le social, le sujet humain et le mental ne sont pas (encore) solubles dans un même paradigme, la compréhension des processus cérébraux. Suivant la proposition du docteur en psychologie Jay Joseph, l’humilité serait peut-être d’agir sur les éléments dont nous savons avec certitude qu’ils impactent la santé mentale, tels que les traumatismes familiaux, la pauvreté ou le stress [7].
Christel GUMY
Dre en histoire des sciences et de la médecin, responsable ORCEP.
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Notes:
1 Taibi Nidal. « Qui se ressemble, dans la vulnérabilité, s’assemble ». Le Temps du 10 janvier 2026, 38-39.
2 Ibid., p. 39.
3 Chun Chieh Fan et al. « Spousal correlation for nine psychiatric disorders are consistent across cultures and persistent over generations ». Nature Human Behaviour 9, 2025, pp. 2539-2547.
4 Paus Thomas. « Population neuroscience : Why and how ». Human Brain Mapping 31(6), p. 891 [ma traduction].
5 Voir par exemple, Demazeux Steeves. « L’échec du DSM-5, ou la victoire du principe de conservatisme ». L’information psychiatrique 4. 2013. pp 295-302.
6 Voir par exemple: https://www.tylervigen.com/spurious-correlations.
7 Kapu Sebur. « Repenser la génétique de la schizophrénie à l’ère de la crise de la reproduction. A propos de … “Shizophrenia and Genetics : The End of An Illusion” de Jay Joseph ». L’Evolution psychiatrique 89. 2024. pp. 583-591. Voir aussi, OBSAN. Rapport national sur la santé 2025, chap, 5.